Audition de Mme Audrey Azoulay au Conseil Exécutif de l’UNESCO

Le mercredi 27 avril dernier, Mme Audrey Azoulay, candidate à la direction générale de l’UNESCO, a exposé devant le Conseil exécutif son programme et sa vision pour l’Organisation.

Ci-dessous, la retranscription de son discours ainsi que la vidéo de son audition :

Monsieur le Président du Conseil exécutif,
Excellences Mesdames et Messieurs les représentants des Etats membres du Conseil,

Je mesure l’honneur qui m’est fait de m’exprimer devant vous, au cœur de cette enceinte multilatérale qui porte depuis sa genèse les plus hautes ambitions pour le monde, fondées sur l’humanisme, l’universalisme des missions et l’égalité des Etats membres.

I. Je veux défendre une UNESCO ambitieuse, moderne, efficace

Les enjeux à venir ne sont pas les mêmes qu’au sortir dela seconde guerre mondiale, nos sociétés sont de plus en plus imbriquées les unes les autres, multi-culturelles, multi confessionnelles, les migrations massives bouleversent les équilibres que l’on croyait figés. Il n’y a que l’UNESCO qui peut et doit être l’artisan de la connaissance mutuelle, de la compréhension de l’autre, du respect et de la possibilité du vivre ensemble. Il faut redonner à l’UNESCO la centralité qu’elle porte par ses missions et ses valeurs. Il faut lui permettre de porter un humanisme plus que jamais nécessaire.

L’UNESCO ne peut pas être une organisation purement technique malgré son expertise mais doit porter les valeurs. Elle doit redevenir la conscience des Nations-Unies, pour reprendre les mots fondateurs de Léon Blum, assumer pleinement le périmètre complet de ses missions et refuser toute vision réductrice de son mandat.

Les causes profondes des conflits, de la pauvreté, des violations des droits de l’homme, de la destruction du patrimoine sont plus que jamais liées. Il est donc nécessaire que ce soit la communauté internationale qui y réponde avec une vision globale sur ces enjeux, en convergence avec le système des Nations-Unis, en lien avec les organisations régionales et avec les sociétés civiles.

La division de l’Organisation sur un certain nombre de sujets brûlants ne doit pas être acceptée comme un état de fait inéluctable. Ce doit être un endroit où les hommes et femmes de bonne volonté peuvent parler en toute liberté, d’égal à égal, de sujets sensibles, sur ses champs de compétence.

L’UNESCO est le chef de file incontesté pour une éducation de qualité pour tous, je veillerai à ce que l’institution conserve et renforce ce leadership. L’éducation est la clé de la réalisation de plusieurs objectifs de développement. S’agissant de l’éducation des filles, des progrès ont été réalisés mais la situation demeure insatisfaisante notamment pour les filles des régions les plus défavorisées d’Afrique subsaharienne. C’est une justification supplémentaire à la priorité Afrique et à l’égalité des genres.

La culture est une force pour le dialogue, la cohésion sociale, la croissance économique et la créativité. Elle reste à mes yeux au cœur de la mission de l’UNESCO. Je crois aussi que la résistance devant les chocs, les guerres, les traumatismes, passe par la culture. Ce qui a été fait à Angkor et au Mali par l’UNESCO est exemplaire et je veux saluer l’action déterminante d’Irina Bokova dans la prise de conscience de la communauté internationale mais aussi des opinions publiques.

C’est cette prise de conscience qui a permis l’issue favorable de la résolution historique du Conseil de sécurité que j’ai eu l’honneur de présenter avec mon collègue italien le mois passé à New York.

L’UNESCO dispose également d’une expérience exceptionnelle dans différents domaines comme les relations de l’homme à son environnement, les ressources en eau ou les risques marins. Pour les sciences humaines, je plaiderai pour qu’elles revitalisent le magistère éthique attendu de l’UNESCO dans le domaine général scientifique.

S’agissant du domaine de la communication, je m’engagerai à garantir que l’UNESCO reste le fer de lance de la défense des droits fondamentaux comme la liberté d’expression et la protection des journalistes.

S’agissant du budget, la suspension volontaire du versement de contributions obligatoires à l’organisation est une situation problématique. Je m’emploierai, dans un dialogue avec les autorités concernées, à valoriser les objectifs communs que nous développons à l’UNESCO pour tenter d’identifier des solutions nouvelles. Je déploierai tous les efforts pour rétablir la confiance avec chacun des Etats membres, et engagerai chacun d’eux sur un pied d’égalité.

II. Une approche précise et inclusive.

Pour construire l’efficacité et la confiance, l’UNESCO doit développer aussi une culture d’audit transparent et indépendant dans des délais qui permettent des changements opérationnels en cours de route si nécessaire. Cela suppose la définition, projet par projet, d’objectifs précis, d’indicateurs quant aux résultats obtenus et de définition précise des moyens alloués. C’est ce qui a commencé à être fait dans la période récente à l’Unesco et c’est cette démarche qui doit être poursuivie et généralisée.

Il faudra que la direction générale travaille avec le Conseil Exécutif à une nouvelle feuille de route, basée sur cette évaluation partagée des projets, avec des indicateurs et la possibilité d’évaluer ce qui est en cours de réalisation, dans l’objectif de parvenir à une UNESCO décentralisée, plus flexible, moderne, adaptée aux technologies numériques, proche des réalités du terrain.

Pour atteindre ses objectifs, l’UNESCO doit aussi devenir un forum de coordination pour les institutions financières internationales et travailler avec les instances régionales et la société civile.

L’universalité que promeut l’UNESCO est indissociable du devoir de solidarité. La priorité Afrique est bien établie et je m’engage à la développer davantage et approfondir notre coopération avec l’Union africaine comme avec les autres organisations régionales et les institutions financières. La solidarité est aussi un devoir à l’égard des pays les moins avancés et des Etats insulaires qui sont les plus menacés par les dangers du réchauffement climatique.

Financement

Nous devons imaginer, ensemble, avec les Etats membres, de nouvelles voies de financements et de partenariats dans le périmètre de ses missions, associant de nouveaux acteurs aux cotés des Etats membres. Je m’impliquerai personnellement à élargir les possibilités de financement, en sollicitant des partenariats avec des industries créatrices de chaque Etat membre.

Je crois aussi, et je m’y suis déjà employée en incluant depuis 10 ans les acteurs de l’Internet dans le financement de la création, qu’il faut chercher à responsabiliser les nouveaux acteurs numériques pour qu’ils fassent de la responsabilité sociale une réalité. L’organisation devra développer des compétences professionnelles dans ce domaine tout en définissant des lignes directrices en matière d’éthique pour préserver l’intégrité de ses objectifs.

Si je suis désignée, je demanderai à mon arrivée un rapport sur quelques processus importants, notamment les recrutements, les achats et les circuits de décision.

Je souhaite aussi mieux reconnaître l’action des Commissions nationales, qui sont des partenaires essentiels et font un travail remarquable pour ancrer notre travail auprès des Etats membres.)

Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs les représentants,

III. Comme femme, avec l’expérience professionnelle qui est la mienne, et compte tenu aussi de mon parcours personnel, je suis pleinement convaincue du rôle que l’UNESCO doit jouer dans l’histoire du monde qui s’écrit chaque jour.

(1) Je crois d’abord que l’égalité des genres est nécessaire si nous voulons construire des sociétés stables, ouvertes et si nous voulons permettre et assurer leur développement durable.

Dans mes fonctions, je me suis pleinement engagée en ce sens, tant dans mon action que dans mes équipes. C’est une priorité transverse de l’Unesco essentielle dans tous ses champs de compétences de l’organisation, comme en témoigne, pour ne citer que ce seul exemple, la proposition de résolution initiée pour cette 201e session du Conseil exécutif par la Suède (et parrainé par la France) concernant la protection des journalistes et notamment des femmes du métier.

(2) Mon action professionnelle a toujours été animée par la conviction que seule la culture et l’éducation pouvaient s’opposer au déni de l’autre, pouvaient rassembler là où tant d’autres discours divisent. C’est autour des propositions d’artistes que se rassemblent les gens, même au plus fort des temps de détresse. C’est grâce à la fierté d’un patrimoine chéri depuis des siècles, matériel ou immatériel, que la dignité des peuples se reconstruit après les conflits. C’est à travers la diversité des expressions culturelles que l’égalité et la fraternité s’incarnent. C’est autour aussi de la culture que le développement économique s’enracine dans la profondeur. J’ai vécu de près la façon dont laquelle les valeurs portées par la culture soutiennent le refus de la haine au lendemain des attentats qui ont frappé le Bataclan à Paris.

Dans l’espace méditerranéen, et fidèle aux engagements de la Convention de 2005, j’ai initié un plan de diversité culturelle par le livre et notamment la traduction – car avec les livres, pas de frontières, pour reprendre le titre d’une remarquable tribune d’Hicham Mattar, auteur libyen, dans le New York Times. Et je salue l’année du livre qui s’est ouverte à Conakry.

(3) Enfin, je suis française mais mes origines marocaines m’ont donné à vivre l’expérience concrète de la connaissance de l’autre, du respect mutuel, d’une culture millénaire où la dignité de chacun est reconnue. Car le Maroc a cet atout exceptionnel qui est revendiqué jusque dans son texte constitutionnel, d’être fondé sur des racines multiples. Cette double appartenance aux deux rives de la Méditerranée, entre l’Europe et l’Afrique, est une chance qui m’a portée, rendue plus sensible à la différence et donc plus forte.

Conclusion

L’UNESCO est à la croisée des chemins.

Elle est plus que jamais nécessaire pour agir à travers ses missions par la culture, par l’éducation, le dialogue scientifique, comme un facilitateur, un créateur de ponts entre des rives éloignées.

Cela veut dire aussi une UNESCO plus forte en relançant le débat d’idées, en laissant à la porte les certitudes politiques en faisant plus de place aux intellectuels du monde entier, aux chercheurs, aux artistes.

C’est notre responsabilité collective que d’agir avec la plus grande cohérence, la plus grande efficacité pour remplir le mandat qui nous a été confié dans un monde en reconstruction, en étant fidèles à ses idéaux et en même temps pleinement engagés à relever les défis du monde moderne, comme la radicalisation, les migrations, les défis éthiques du monde numérique.

Il faut redonner à l’Unesco la centralité à laquelle elle peut et doit prétendre par ses missions et ses valeurs mais aussi lui redonner toute sa visibilité sur la scène internationale. L’UNESCO doit incarner les espoirs des nouvelles générations.

Je vous remercie.

Les photos de l’audition :

Audrey AZOULAY - France - Interviews of the candidates for the post of Director-General of UNESCO

La vidéo disponible sur Youtube :

https://www.youtube.com/watch?v=vYcAYys_9qI